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À Dakar, la Place du Souvenir transforme l’histoire africaine en podcasts : « e-souvenir » veut reconnecter la jeunesse à ses héros

Et si l’oralité africaine, cet art millénaire du récit transmis de bouche à oreille, trouvait dans le podcast son prolongement le plus naturel ? À Dakar, une institution en a fait le pari : la Place du Souvenir africain transforme la vie de héros du continent en une cinquantaine d’épisodes audio. Le projet s’appelle « e-souvenir », et il ambitionne rien de moins que de reconnecter toute une jeunesse à ceux qui l’ont précédée.

Un lieu de mémoire qui se réinvente en studio

Inaugurée en 2009 sur la corniche dakaroise, la Place du Souvenir africain avait été conçue comme un espace physique de recueillement et de transmission, dédié aux grandes figures du continent et de sa diaspora. Mais un monument, aussi beau soit-il, ne parle qu’à ceux qui franchissent ses portes. Sous l’impulsion de son administratrice, Ngakane Gningue Diouf, l’institution a donc choisi de porter sa mémoire là où se trouve désormais la jeunesse : dans les écouteurs et sur les écrans. C’est ainsi qu’est né « e-souvenir », un projet de podcasts qui prolonge la mission du lieu par d’autres moyens.

Cinquante voix pour raconter les héros du continent

Le principe est limpide : une cinquantaine d’épisodes, chacun consacré à une personnalité qui a « marqué positivement les mémoires collectives ». Des personnes-ressources y retracent le parcours de ces figures, dans un format pensé pour l’écoute mobile. La galerie de portraits est volontairement large et panafricaine : on y croise le Burkinabè Thomas Sankara, l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, le révolutionnaire cubain Fidel Castro — signe que la mémoire visée dépasse les frontières du continent pour embrasser toute la cause des peuples noirs — ou encore Annette Mbaye d’Erneville, première femme journaliste de radio du Sénégal, entrée dans les studios dès 1952. Chaque épisode s’accompagne, sur place, de panneaux biographiques et de visuels, de sorte que le numérique et le physique se répondent au lieu de s’opposer.

Le choix des figures dit à lui seul une certaine idée de l’Afrique et de sa place dans le monde. En faisant voisiner un Sankara, symbole d’intégrité révolutionnaire, un Nasser, champion du panarabisme et du non-alignement, un Castro, icône des luttes anticoloniales, et une Annette Mbaye d’Erneville, pionnière discrète des médias sénégalais, « e-souvenir » refuse la hiérarchie facile entre les héros de premier plan et les bâtisseurs de l’ombre. Le message est limpide : l’histoire ne se résume pas aux chefs d’État et aux grandes batailles, elle se tisse aussi dans les studios de radio, les salles de rédaction, les gestes obscurs de celles et ceux qui ont ouvert des voies. Pour une jeunesse abreuvée de récits venus d’ailleurs, cette galerie de portraits agit comme un miroir longtemps refusé.

Reconnecter, et déconstruire les préjugés

Derrière l’entreprise, il y a une conviction et un combat. Ngakane Gningue Diouf ne cache pas l’objectif : montrer que « les Noirs » possèdent une histoire riche, longue et féconde, à rebours des récits qui, pendant des siècles, ont voulu la nier ou la minorer. En donnant à entendre la vie de ces héros, « e-souvenir » entend nourrir un développement endogène par l’exemple, offrir des modèles à une jeunesse souvent sommée de chercher ailleurs ses références. C’est une manière douce mais résolue de reprendre la main sur son propre récit — un enjeu qui résonne particulièrement chez les jeunes d’Abidjan, de Dakar ou de la diaspora, en quête de repères qui leur ressemblent.

Un projet né des contraintes du confinement

Comme souvent, la contrainte a été mère d’invention. Le projet s’est développé dans le sillage de la pandémie de Covid-19, lorsque la fermeture des espaces publics a forcé l’institution à imaginer d’autres manières de toucher son public. Le podcast, léger à produire et facile à diffuser, s’est imposé comme la réponse évidente. Ce que l’on aurait pu prendre pour un pis-aller s’est révélé une force : le format audio, intime et portable, colle parfaitement à des vies pressées et à des usages numériques désormais dominants. La crise sanitaire, paradoxalement, aura offert à la mémoire africaine un nouveau canal.

Des partenariats et une émulation à l’école

L’ambition ne s’arrête pas aux portes du studio. Pour identifier et documenter les figures de chaque pays, la Place du Souvenir a noué des collaborations avec les missions diplomatiques africaines et celles de la diaspora, transformant le projet en véritable chantier continental. En parallèle, un concours scolaire baptisé « Voix et Plumes » invite les élèves à explorer eux-mêmes l’histoire africaine et à en devenir les conteurs. La boucle est ainsi bouclée : après avoir écouté leurs héros, les jeunes sont conviés à prendre le micro et la plume à leur tour. La transmission cesse d’être descendante pour devenir participative.

Cette démarche vient combler un vide que l’on connaît bien dans l’espace francophone. Alors que le podcast anglophone explose depuis des années en Afrique, porté par le Nigeria et l’Afrique du Sud, la création sonore francophone reste plus timide, plus dispersée, souvent dépendante de quelques passionnés. En s’emparant du format avec l’appui d’une institution publique, la Place du Souvenir montre une voie possible : celle d’un podcast d’utilité culturelle, adossé à un lieu, à une mission et à des partenaires solides, capable de durer au-delà de l’enthousiasme des débuts. À Abidjan, à Douala ou à Cotonou, plus d’un acteur culturel gagnerait à s’en inspirer.

Quand le podcast devient gardien de la mémoire

« e-souvenir » illustre une tendance de fond que l’on observe partout sur le continent : le podcast n’est plus seulement un objet de divertissement ou de conversation, il devient un outil de patrimoine, un moyen d’archiver et de transmettre ce qui, autrefois, se disait au pied de l’arbre à palabres. En choisissant ce format, la Place du Souvenir africain fait le lien entre la plus ancienne des traditions — celle du griot, gardien des généalogies et des hauts faits — et la plus contemporaine des technologies. C’est peut-être là que réside la vraie beauté du projet : dans cette idée que, pour avancer, une jeunesse a d’abord besoin de savoir d’où elle vient. Et qu’une paire d’écouteurs peut, parfois, faire aussi bien qu’un livre d’histoire.

Reste, pour « e-souvenir » comme pour tant d’initiatives sonores du continent, la question de la durée et de la diffusion. Produire cinquante épisodes est une prouesse ; les faire vivre, les mettre à jour, les porter jusqu’aux oreilles des millions de jeunes concernés en est une autre. La réussite se mesurera à la capacité du projet à sortir des murs de l’institution pour s’inviter dans les playlists, les salles de classe et les conversations familiales. Mais l’essentiel est peut-être déjà là : en osant confier sa mémoire à un format d’avenir, la Place du Souvenir africain prouve que le patrimoine n’est pas une affaire de nostalgie, mais un chantier bien vivant, tourné vers ceux qui viendront.

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