Forum africain de l’eau à N’Djamena : le continent passe de la promesse à l’acte
Pendant deux jours, N’Djamena a été la capitale de l’eau africaine. Les 15 et 16 juillet 2026, la République du Tchad et le Groupe de la Banque mondiale ont réuni gouvernements, bailleurs et acteurs des grands bassins fluviaux autour d’un mot d’ordre sans détour : « De la vision à l’action ». Derrière la formule, un défi vieux de plusieurs décennies : garantir à des centaines de millions d’Africains un accès sûr à l’eau potable et à l’assainissement.
Ville riveraine d’un lac emblématique et menacé, N’Djamena n’a pas été choisie au hasard pour accueillir ce Forum africain de l’eau. Coorganisé par la République du Tchad et le Groupe de la Banque mondiale, l’événement a rassemblé des gouvernements africains, plusieurs chefs d’État, des institutions financières, des partenaires de développement, des organisations de bassins fluviaux et des représentants du secteur privé. Parmi les participants figurait notamment le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, comme l’a rapporté Actualité.cd.
Le choix du thème résume l’ambition affichée par les organisateurs. Après des années de déclarations, de sommets et de plans, l’heure serait à la concrétisation. L’idée centrale du forum tient en une phrase : transformer les engagements en actions tangibles pour l’accès à l’eau et à l’assainissement. Un changement de ton qui répond à une lassitude bien réelle des populations, souvent promptes à constater l’écart entre les discours officiels et le robinet resté sec.
Impossible de tenir un tel rendez-vous à N’Djamena sans placer le bassin du lac Tchad au centre des débats. Présenté par les organisateurs comme une « urgence vitale », ce bassin concerne plus de 30 millions de personnes réparties sur quatre pays : le Tchad, le Niger, le Nigeria et le Cameroun. Depuis les années 1960, le lac s’est fortement rétréci, au point de devenir l’un des symboles mondiaux du stress hydrique et des dérèglements climatiques.
Ce recul n’est pas seulement une affaire d’hydrologie. Il touche directement à la sécurité alimentaire des communautés qui vivent de la pêche, de l’élevage et des cultures de décrue, à la stabilité des zones concernées et au développement économique de toute une région. La disparition progressive des ressources en eau fragilise des moyens de subsistance entiers et pousse des populations à se déplacer.
Le Premier ministre tchadien Allah Maye Halina a résumé les enjeux en soulignant que la sauvegarde du bassin du lac Tchad « engage la sécurité, la stabilité, le développement économique et la sécurité alimentaire de plus de 30 millions d’âmes ». Une manière de rappeler que, dans cette partie du continent, la question de l’eau n’est jamais un dossier technique isolé : elle irrigue tous les autres.
Le forum de N’Djamena s’inscrit dans un cadre plus large. L’année 2026 a en effet été décrétée « Année africaine de l’eau et de l’assainissement », un label destiné à mobiliser dirigeants et bailleurs autour d’un objectif encore loin d’être atteint. Car les chiffres, même présentés avec prudence, restent préoccupants : selon les estimations des agences des Nations unies et du programme conjoint de suivi (JMP), des centaines de millions de personnes n’ont toujours pas accès à une eau potable sûre ni à un assainissement de base sur le continent.
Les estimations onusiennes situent généralement autour d’un tiers à la moitié de la population africaine la part de celles et ceux qui doivent composer avec un accès précaire ou intermittent. Derrière ces ordres de grandeur se cachent des réalités quotidiennes très concrètes : des femmes et des enfants qui parcourent de longues distances pour puiser une eau parfois insalubre, des écoles et des centres de santé dépourvus de sanitaires dignes de ce nom, des maladies hydriques qui continuent de peser sur les plus vulnérables.
Le contexte sahélien ajoute une couche de complexité. Entre sécheresses récurrentes, variabilité accrue des pluies et pression démographique, la zone concentre plusieurs des fragilités que le forum entend adresser. Le changement climatique, en accentuant les extrêmes, transforme des tensions latentes en défis immédiats, comme l’a mis en avant Tchadinfos dans sa couverture des travaux.
Si la volonté politique semble acquise, la véritable épreuve reste celle du financement et de la coordination. Construire et entretenir des réseaux d’adduction, moderniser l’assainissement, restaurer des bassins, sécuriser des nappes : autant de chantiers qui exigent des ressources considérables et une continuité dans l’effort. La présence, à N’Djamena, d’institutions financières et de partenaires de développement traduit cette prise de conscience : sans montages solides, les plans les plus ambitieux restent lettre morte.
Le forum a aussi mis en avant le rôle des organisations de bassins fluviaux, ces structures transfrontalières chargées de gérer des cours d’eau et des lacs partagés entre plusieurs États. Leur implication est déterminante, car l’eau ignore les frontières administratives. Pour le bassin du lac Tchad comme pour d’autres grands ensembles hydrographiques, la coopération régionale n’est pas une option, mais une condition de survie. Le secteur privé, de son côté, a été invité à jouer sa partition, notamment sur les solutions techniques et les modèles de gestion capables de durer.
Comme l’a relevé Financial Afrik, l’un des messages du rendez-vous était que l’Afrique dispose déjà de solutions et entend les mettre elle-même sur la table, plutôt que d’attendre des réponses venues d’ailleurs. Un positionnement qui traduit une volonté d’appropriation : celle de bâtir des réponses ancrées dans les réalités locales, adaptées aux besoins des communautés concernées.
Reste la question qui traverse tous les sommets consacrés au développement : que restera-t-il des promesses une fois les délégations reparties ? Sur ce point, les organisateurs ont eux-mêmes fixé la barre. Représentant du Groupe de la Banque mondiale, Farouk Mollah Banna a prévenu que « les attentes des populations… dépendront de la rigueur et de la sérénité avec lesquelles les engagements pris au cours de ce forum seront transformés en actions concrètes ».
La formule vaut avertissement. Elle place la barre non pas sur le nombre de déclarations signées, mais sur la capacité à les traduire en projets livrés, en réseaux fonctionnels, en villages raccordés. C’est précisément le sens du thème retenu : passer de la vision à l’action suppose des indicateurs, un suivi et une reddition de comptes que les habitants pourront mesurer à l’aune de leur quotidien.
Le Forum africain de l’eau de N’Djamena n’a pas prétendu régler en deux jours un défi construit sur plusieurs décennies. Mais il a rappelé une évidence trop souvent reléguée au second plan : l’eau conditionne la santé, l’agriculture, l’école, l’économie et, in fine, la stabilité de régions entières. En plaçant le bassin du lac Tchad sous les projecteurs, l’événement a donné un visage à une urgence qui dépasse largement les frontières tchadiennes.
La suite se jouera loin des salles de conférence, dans les villages du Sahel, sur les rives du lac et dans les quartiers privés d’assainissement. Si l’Année africaine de l’eau et de l’assainissement veut laisser une trace, c’est là, sur le terrain, qu’elle sera jugée. Le rendez-vous de N’Djamena aura au moins eu le mérite de fixer le cap et de rappeler que, désormais, ce sont les actes qui feront foi.


