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Eau et assainissement : pourquoi l’Afrique a fait de 2026 son année décisive

En désignant 2026 « Année de la disponibilité durable de l’eau et de systèmes d’assainissement sûrs », l’Union africaine a placé un problème aussi ancien que banal au sommet de son agenda. Derrière le vocabulaire technique du secteur, une réalité têtue : sur le continent, ouvrir un robinet et boire sans risque reste un privilège pour des centaines de millions de personnes.

Le thème retenu pour l’année n’a rien d’anecdotique. Formulé en toutes lettres, il vise « la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 », le plan de développement à long terme du continent. C’est la première fois depuis longtemps que l’eau et les latrines, ces sujets qu’on relègue volontiers au second plan, occupent le devant de la scène continentale pour douze mois. La raison est simple : les chiffres n’avancent pas assez vite, et le retard commence à peser lourd.

Des centaines de millions d’Africains toujours à sec

Le point de départ tient en quelques nombres, arrondis mais parlants. Plus de 400 millions d’habitants du continent n’ont pas accès à un service élémentaire d’eau potable. Côté assainissement, la situation est encore plus dégradée : près de 780 millions de personnes vivent sans installation sanitaire de base, et environ 208 millions continuent de pratiquer la défécation à l’air libre, faute d’alternative. Quand on ajoute l’hygiène, c’est-à-dire la possibilité toute simple de se laver les mains à l’eau et au savon chez soi, ce sont plus de 830 millions d’Africains qui en sont privés.

Ces moyennes cachent des trajectoires inquiétantes. Pour tenir les cibles de l’Objectif de développement durable numéro 6 des Nations unies, qui promet un accès universel à l’eau et à l’assainissement d’ici 2030, le continent devrait accélérer sa progression de manière spectaculaire : selon l’analyse conjointe de l’OMS et de l’UNICEF, il faudrait multiplier par douze le rythme actuel pour l’eau potable gérée en toute sécurité, par vingt pour l’assainissement et par quarante-deux pour l’hygiène de base. Autant dire que la trajectoire, en l’état, ne mène pas à l’objectif.

Les populations, elles, n’ont pas attendu les rapports pour s’inquiéter. Dans une enquête publiée en mars 2026 par le réseau Afrobarometer, 57 % des ménages interrogés à travers le continent déclarent avoir manqué d’eau au moins une fois au cours de l’année écoulée, un quart d’entre eux « souvent » ou « toujours ». L’eau se hisse ainsi parmi les trois problèmes que les citoyens veulent voir traités en priorité. Et le jugement porté sur l’action publique est sévère : seuls 39 % des sondés se disent satisfaits de la manière dont l’eau et l’assainissement sont pris en charge.

La double fracture : villes contre campagnes, riches contre pauvres

Parler d’un « accès africain » à l’eau relève de l’abstraction. La réalité, ce sont des écarts béants selon l’endroit où l’on vit et selon ce que l’on gagne. L’enquête Afrobarometer chiffre cette fracture avec netteté. En ville, 71 % des ménages disposent d’un raccordement à un réseau d’eau ; à la campagne, ce taux tombe à 31 %. Pour les toilettes à domicile, l’écart est du même ordre : 49 % en milieu urbain contre 18 % en milieu rural. Quant au raccordement à un système d’égouts, il concerne 41 % des citadins mais à peine 8 % des ruraux.

Vue depuis les zones rurales, l’ampleur du chantier donne le vertige. Les estimations de l’OMS et de l’UNICEF indiquent que, dans les campagnes africaines, quatre personnes sur cinq n’ont pas d’eau potable gérée en toute sécurité et trois sur quatre sont privées d’un assainissement sûr. Les villes ne sont pas épargnées pour autant : leur croissance rapide déborde les infrastructures, si bien que deux citadins sur cinq restent sans eau réellement fiable.

À cette géographie s’ajoute la question des revenus. Toujours selon Afrobarometer, 77 % des ménages les plus aisés bénéficient d’un raccordement, contre 34 % des plus pauvres. L’accès à l’eau saine épouse ainsi la carte des inégalités, et tend à les creuser : celui qui n’a pas le robinet paie souvent son eau plus cher, au bidon, auprès de revendeurs.

Quand l’eau manque, la santé et l’école paient l’addition

Le lien entre eau sale et maladie n’a rien de théorique. Les affections d’origine hydrique — diarrhées, choléra, fièvre typhoïde — figurent parmi les premières causes de décès évitables sur le continent, rappellent les agences onusiennes. Une eau contaminée et des latrines défaillantes forment un cercle vicieux : les eaux usées non traitées contaminent les points de prélèvement, qui à leur tour propagent les infections. Les jeunes enfants en sont les premières victimes.

Les répercussions dépassent le cabinet médical. Un enfant qui tombe malade à répétition manque l’école ; une école dépourvue de latrines et de point d’eau décent voit ses effectifs se clairsemer, surtout chez les adolescentes. L’assainissement scolaire, longtemps négligé, apparaît désormais comme un levier discret mais réel de maintien à l’école. La santé publique et l’éducation avancent, ou reculent, au même rythme que l’accès à l’eau.

À noter : cet article présente des données générales de santé publique et ne constitue en aucun cas un conseil médical individuel.

Le fardeau silencieux des femmes et des filles

Il y a une dimension de la crise que les statistiques d’accès peinent à capter : le temps. Là où l’eau ne coule pas à la maison, il faut aller la chercher, parfois à plusieurs kilomètres, plusieurs fois par jour. Cette corvée pèse presque toujours sur les épaules des femmes et des filles. L’UNICEF a résumé la chose sans détour en la qualifiant de « colossal gaspillage de temps » — des heures soustraites à l’école, à un emploi, à un revenu.

Le manque d’assainissement ajoute une couche de vulnérabilité. Sans toilettes sûres et séparées, les filles voient leur scolarité perturbée, en particulier à l’adolescence, et les femmes s’exposent à des risques en cherchant un endroit à l’écart. C’est cette réalité que résume le slogan de la Journée mondiale de l’eau 2026, « là où l’eau coule, l’égalité grandit ». Investir dans l’eau et l’assainissement, ce n’est donc pas seulement une affaire de tuyaux : c’est rendre du temps et de la sécurité à la moitié de la population.

Financer, mais aussi entretenir

Le coût de l’inaction se mesure en points de croissance. L’Union africaine estime qu’un accès insuffisant à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène ampute l’Afrique subsaharienne d’environ 4,3 % de son produit intérieur brut chaque année — journées de travail perdues, dépenses de santé, productivité rognée. À l’inverse, les analyses du secteur avancent qu’un dollar investi dans des services d’eau résilients au climat en rapporte plusieurs aux économies africaines.

Reste à trouver l’argent, et à le dépenser utilement. L’écart de financement est considérable : pour la seule Afrique orientale et australe, les experts chiffrent à environ 24 milliards de dollars par an le besoin d’investissement pour viser l’accès universel en 2030, alors que 5 milliards seulement y sont actuellement consacrés. Le manque à combler avoisine donc 19 milliards annuels pour cette région. Mais l’argent ne fait pas tout : jusqu’à 40 % des points d’eau tombent en panne dans les deux ans qui suivent leur installation, et près de la moitié de l’eau traitée se perd dans des réseaux qui fuient. Construire ne suffit pas ; encore faut-il entretenir, réparer, gérer.

C’est précisément ce que l’Union africaine met en avant pour 2026 : renforcer la gouvernance du secteur, améliorer les données, mobiliser des financements plus stables et donner la priorité aux communautés rurales et marginalisées. Le continent dispose pourtant de ressources : près de 60 % de son eau douce est partagée entre plusieurs pays, ce qui fait de la coopération autour des grands bassins — Nil, Niger, Congo, Zambèze, Volta — un enjeu de développement commun plus que de rivalité.

Le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, l’a formulé sans détour : « Sans sécurité de l’eau, il ne peut y avoir ni sécurité alimentaire, ni industrialisation, ni santé publique, ni paix durable. »

L’année 2026 ne réglera pas, à elle seule, un déficit accumulé sur des décennies. Sa vraie utilité sera ailleurs : dans les projets qu’elle aura débloqués, les budgets qu’elle aura sanctuarisés et les réseaux qu’elle aura remis en marche. À l’échelle du continent, le succès ne se lira pas dans les communiqués, mais au robinet — quand il coule, et quand l’eau qu’il délivre peut être bue sans crainte.

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