Mode éthique et « made in Africa » : le guide pour consommer responsable
Chaque semaine, des millions de vêtements de seconde main débarquent dans les ports africains, tandis que le continent exporte son coton brut pour réimporter des habits confectionnés ailleurs. Derrière les étals colorés des marchés de fripe se joue une bataille économique, environnementale et culturelle majeure. À l’heure où le « made in Africa » monte en puissance, comprendre ces enjeux permet de faire des choix de consommation plus justes — et souvent plus stylés.
On l’appelle mitumba au Kenya, obroni wawu (« les habits de l’homme blanc mort ») au Ghana, ou simplement « la fripe » en Afrique francophone. Le commerce de vêtements de seconde main, importés par balles compressées depuis l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie, est devenu un pilier de l’habillement populaire. Dans certains pays africains, la seconde main représenterait plus de 60 % des achats de vêtements (The Good Goods), portant tout un écosystème de gros, de détaillants, de couturiers et de retoucheurs.
Il faut dire que la fripe coche beaucoup de cases : elle offre des vêtements de marque à prix accessibles, une qualité de tissu parfois supérieure à celle de la fast fashion neuve, et des pièces uniques appréciées des amateurs de style, dans la lignée de la mythique « sape » congolaise. Pour des millions de foyers, c’est aussi une simple question de pouvoir d’achat. Le problème n’est donc pas la seconde main en soi — vertueuse par principe puisqu’elle prolonge la vie des vêtements — mais son volume et sa qualité déclinante.
À Accra, au Ghana, le marché de Kantamanto est l’un des plus grands centres de vêtements d’occasion du monde. Selon l’ONG OR Foundation, qui travaille sur place, environ 15 millions de pièces y arrivent chaque semaine — et près de 40 % d’entre elles repartent directement en déchets, parce qu’elles sont trop usées, tachées ou démodées pour être revendues. Ces invendus finissent dans des décharges saturées, brûlés à l’air libre ou charriés par les pluies jusqu’aux plages et aux lagunes, où ils forment des amas textiles visibles depuis le ciel.
Ce phénomène, que des chercheurs qualifient de « colonialisme du déchet », est le prolongement direct de la fast fashion : plus le Nord produit et jette vite, plus le Sud hérite de vêtements de mauvaise qualité devenus inutilisables. Les commerçants, qui achètent leurs balles à l’aveugle, supportent le coût de ces déchets sans en être responsables. L’enjeu n’est donc pas de diaboliser la fripe, mais de réduire le flux de déchets déguisés en dons et de responsabiliser les marques qui les produisent.
Le comble, c’est que l’Afrique produit du coton en abondance. Des pays comme le Mali (autour de 725 000 tonnes une année récente) ou le Burkina Faso figurent parmi les grands producteurs mondiaux, et le continent pèse environ 10 % de la production mondiale de coton. Mais l’essentiel de cette fibre part à l’export à l’état brut, pour être filée, tissée et confectionnée ailleurs — avant de revenir, parfois, sous forme de vêtements finis ou de fripe. La valeur ajoutée, les emplois industriels et les marges se créent donc hors d’Afrique.
Inverser ce schéma — transformer localement le coton, relancer filatures et ateliers de confection — est l’un des grands chantiers économiques du continent. Des locomotives existent : l’Égypte, par exemple, mise sur son industrie textile pour créer des emplois, comme nous le détaillions dans notre article sur l’essor du textile égyptien. Chaque vêtement confectionné sur place, c’est de la richesse et des savoir-faire qui restent en Afrique.
Face à ce constat, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC — Kenya, Ouganda, Tanzanie, Rwanda, Burundi) a annoncé en 2016 son intention d’interdire progressivement l’importation de vêtements de seconde main, afin de protéger et relancer ses industries textiles naissantes. La riposte ne s’est pas fait attendre : les États-Unis, dont les exportateurs de fripe pesaient dans la balance, ont menacé de suspendre les avantages commerciaux accordés au titre de l’AGOA (l’accord ouvrant le marché américain à plusieurs pays africains).
Sous cette pression, la plupart des pays ont reculé. Seul le Rwanda a maintenu le cap en relevant fortement ses taxes à l’importation, au prix d’une perte partielle de ses préférences AGOA. Cet épisode illustre toute la difficulté de l’équation : couper brutalement la fripe fragiliserait des millions de consommateurs et de petits commerçants qui en dépendent, mais la laisser inonder le marché empêche l’émergence d’une production locale. La solution passe sans doute moins par l’interdiction que par la montée en gamme et la structuration d’une offre africaine désirable.
Bonne nouvelle : cette offre émerge déjà. Une génération de créateurs, de Lagos à Dakar en passant par Abidjan et Johannesburg, bâtit des marques qui revendiquent une fabrication locale, des matières du continent (wax, bogolan, kente, coton bio) et une éthique de production. Les semaines de la mode africaines gagnent en prestige, les grandes maisons internationales s’inspirent — quand elles ne collaborent pas directement — avec des stylistes du continent, et le vestiaire afro-contemporain s’exporte. Ce mouvement, nous l’avons raconté à travers la révolution ivoirienne de la mode et l’histoire du pagne wax, cette étoffe identitaire.
Le « made in Africa » n’est plus une niche militante : c’est un positionnement porteur, qui répond à une demande mondiale d’authenticité et de traçabilité. Les obstacles restent réels — coût de production, accès au financement, logistique, contrefaçon —, mais la dynamique créative est là, portée par une classe moyenne urbaine fière de porter des marques du continent.
À l’échelle individuelle, quelques réflexes changent la donne. Achetez moins mais mieux, en privilégiant des pièces durables plutôt que la fast fashion jetable. Soutenez les créateurs et ateliers locaux, même pour une ou deux pièces fortes par an. Continuez la seconde main, mais de manière sélective, en choisissant des vêtements de qualité qui dureront. Entretenez et réparez au lieu de jeter, en faisant vivre les couturiers de quartier. Et valorisez les matières du continent, du wax au coton local. Consommer responsable, ce n’est pas dépenser plus : c’est redonner de la valeur à ce que l’on porte — et à celles et ceux qui le fabriquent.
Sources : The Good Goods, Fondation Jean-Jaurès (« waste colonialism »), ONG OR Foundation (marché de Kantamanto), données sur le coton ouest-africain et l’AGOA. Article original AFRIKSHOW.

