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Innovation

Solaire en pay-as-you-go : la tech qui électrifie l’Afrique hors réseau

Un panneau solaire sur le toit, une batterie, quelques ampoules — et une facture réglée par petites touches depuis un téléphone. Dans des millions de foyers africains éloignés du réseau électrique, ce scénario est devenu réalité grâce au modèle « pay-as-you-go ». En couplant énergie solaire et paiement mobile, cette innovation née en Afrique de l’Est a fait bien plus que remplacer la lampe à pétrole : elle a inventé une nouvelle façon d’apporter l’électricité là où les poteaux ne vont pas.

600 millions de personnes dans le noir

Le point de départ est un chiffre qui donne le vertige : environ 600 millions de personnes vivent sans accès à l’électricité en Afrique subsaharienne, soit la grande majorité du déficit mondial (Agence internationale de l’énergie, données 2023). Étendre le réseau national jusqu’au dernier village coûte cher et prend du temps ; pour beaucoup de foyers ruraux, la connexion classique restera hors de portée pendant des années.

C’est ce vide qu’est venu combler le solaire domestique. Plutôt que d’attendre les poteaux et les câbles, on installe directement chez l’habitant un petit système autonome. L’idée n’est pas neuve ; ce qui a tout changé, c’est la manière de le financer. Car un kit solaire coûte, d’un coup, l’équivalent de plusieurs mois de revenus — une somme inaccessible pour une famille modeste appelée à payer comptant.

Le pay-as-you-go, mode d’emploi

Le modèle PAYGo (« payez au fur et à mesure ») résout ce problème d’un trait de génie. Le client verse un petit acompte, reçoit immédiatement son kit — panneau, batterie, ampoules LED, prises pour recharger un téléphone — puis paie le reste par micro-versements quotidiens ou hebdomadaires. Une puce intégrée verrouille l’appareil à distance en cas de non-paiement et le débloque dès le versement suivant. Au bout de douze à trente-six mois, une fois la somme soldée, le foyer devient propriétaire du système.

Le véritable déclencheur de ce modèle, c’est le mobile money. Sans lui, impossible d’encaisser des micro-paiements auprès de clients sans compte bancaire. Ce n’est pas un hasard si le PAYGo solaire a décollé au Kenya, berceau de M-PESA : l’entreprise pionnière M-KOPA, fondée en 2011, a bâti son offre directement sur ce système de paiement, avec des versements de l’ordre de quelques dizaines de shillings par jour — souvent moins que le coût quotidien du pétrole lampant qu’il remplace.

M-KOPA, Sun King, d.light : les géants du kit

En une décennie, une poignée d’acteurs a changé d’échelle. M-KOPA a dépassé les dix millions de clients cumulés sur cinq marchés africains en 2026 — un total qui inclut désormais smartphones et motos électriques, au-delà du seul solaire — et distribué plus de 1,6 milliard de dollars de crédit à la consommation au seul Kenya. Sun King, l’ex-Greenlight Planet, revendique plus de 31 millions de produits solaires vendus ; d.light, fondé en 2007, avance 40 millions de produits et plus de 200 millions de « vies impactées ». Ces chiffres, auto-déclarés par les entreprises, doivent être lus avec prudence — ils mêlent produits et usages — mais l’ordre de grandeur, lui, est bien réel.

Au-delà des marques, c’est tout un secteur qui a émergé. Selon la Banque mondiale, « le secteur du solaire hors réseau a desservi 561 millions de personnes dans le monde en 2023 », et il a représenté plus de la moitié des nouveaux raccordements électriques en Afrique subsaharienne sur la période récente. Preuve que l’électrification du continent ne passera pas seulement par les grandes centrales, mais aussi, massivement, par le toit des maisons.

Ce que l’électricité change dans une maison

Derrière les statistiques, il y a des vies transformées. Le premier gain est la fin de la lampe à pétrole et de la bougie : moins de dépenses récurrentes, moins de fumées toxiques, moins de risques d’incendie. Vient ensuite l’éclairage LED — plusieurs heures de lumière propre chaque soir, qui permettent aux enfants d’étudier et prolongent la journée de travail. La recharge du téléphone à domicile évite les déplacements payants au bourg voisin.

Les kits plus puissants ouvrent d’autres possibles : télévision, ventilateur, petite réfrigération, et surtout des usages productifs — un salon de coiffure qui branche sa tondeuse, une couturière qui coud le soir, un commerçant qui conserve ses boissons au frais. L’électricité ne se contente pas d’éclairer : elle génère du revenu. Le secteur revendique aussi un bénéfice climatique, avec des dizaines de millions de tonnes de CO₂ évitées et des centaines de milliers d’emplois « verts » créés.

Mini-réseaux et grands programmes

Le kit individuel n’est qu’une partie de l’histoire. Pour les villages plus denses, les mini-réseaux solaires (mini-grids) alimentent d’un coup plusieurs dizaines de foyers, une école, un dispensaire, un moulin. Ils offrent une puissance supérieure au kit domestique et préfigurent le réseau du futur en zone rurale. De grands programmes internationaux, comme l’initiative Mission 300 portée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, ambitionnent de connecter 300 millions d’Africains d’ici 2030, en partie grâce à ces solutions décentralisées.

Le modèle a même inventé sa propre finance. Les opérateurs titrisent leurs créances — c’est-à-dire qu’ils transforment les paiements futurs des clients en actifs revendus à des investisseurs — et tirent des revenus complémentaires du financement carbone. Ces mécanismes, invisibles pour l’usager, sont ce qui permet aux entreprises de continuer à équiper des millions de foyers à faible revenu.

Les limites à ne pas passer sous silence

Le tableau serait incomplet sans ses zones d’ombre. La première est le risque de surendettement : payer un kit à crédit revient plus cher que l’acheter comptant — parfois près du double — et une part importante des clients accumule retards ou impayés. Le modèle sert d’ailleurs surtout les ménages « presque pauvres » ; les plus démunis, incapables de tenir les échéances, restent souvent en dehors. La deuxième limite tient aux déchets électroniques : beaucoup de produits, surtout non certifiés, ne durent que trois à quatre ans, et les filières de collecte et de réparation demeurent embryonnaires. S’y ajoutent la dépendance aux importations et l’exposition aux dévaluations monétaires, qui renchérissent les kits.

Ces réserves n’effacent pas l’essentiel. En une quinzaine d’années, le solaire pay-as-you-go a apporté une première étincelle d’électricité à des populations que le réseau classique aurait fait patienter des décennies. Pour le consommateur, la règle d’or est simple : privilégier les produits certifiés (garantie, service après-vente), lire attentivement le coût total du crédit avant de signer, et choisir un kit dimensionné à ses besoins réels. Bien utilisée, cette technologie n’est pas seulement une source de lumière : c’est un tremplin vers l’école, le commerce et la dignité — une des plus belles réussites de l’innovation africaine.

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