Bassin du Congo : comment l’Afrique centrale veut transformer sa forêt en trésor climatique
Il s’étend sur six pays et retient sous ses arbres et ses marécages de quoi bouleverser le climat mondial. Le bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical de la planète, cherche aujourd’hui à donner une valeur économique à ce capital vert. Feuilles de route vers les marchés carbone, financements internationaux, projets de restauration : tour d’horizon d’une équation où l’écologie rencontre l’économie.
Un réservoir de vie et de carbone
On le surnomme le « deuxième poumon vert » de la planète, formule commode même si les scientifiques rappellent que l’essentiel de l’oxygène terrestre vient des océans. L’image a le mérite de dire une chose juste : après l’Amazonie, aucun autre ensemble forestier tropical n’égale celui d’Afrique centrale. Cameroun, République centrafricaine, République démocratique du Congo, République du Congo, Guinée équatoriale et Gabon se partagent ce massif qui représente environ un cinquième des forêts tropicales du monde.
La RDC en concentre la part la plus vaste, avec plus de 155 millions d’hectares de forêts tropicales humides, soit à elle seule près de 10 % des forêts tropicales mondiales. La richesse biologique suit la même démesure : le bassin abrite près de 10 % de la biodiversité de la planète et plus de la moitié de celle du continent africain. Éléphants de forêt, gorilles, bonobos, chimpanzés y cohabitent avec des dizaines de millions d’habitants qui tirent de la forêt nourriture, énergie et médecine.
Au-delà du vivant, c’est le rôle climatique qui retient l’attention des négociateurs. Les forêts du bassin absorbent chaque année autour de 1,5 milliard de tonnes de CO2, un service que l’Amazonie assure de moins en moins bien à mesure qu’elle se dégrade. Là où le grand poumon sud-américain bascule par endroits vers l’émission nette, le bassin du Congo, lui, continue globalement de capter plus de carbone qu’il n’en rejette. C’est cette singularité qui en fait un atout stratégique pour la trajectoire climatique mondiale.
Sous les marécages, une bombe climatique dormante
La véritable surprise se cache dans la boue. Au cœur du bassin, la cuvette centrale renferme le plus vaste complexe de tourbières tropicales connu, cartographié à environ 145 500 km² par les travaux publiés dans la revue Nature en 2017. Ces sols gorgés d’eau, où la matière végétale se décompose très lentement, stockent à eux seuls de l’ordre de 30 milliards de tonnes de carbone, un volume que le Programme des Nations unies pour l’environnement situe autour de 29 milliards de tonnes pour l’ensemble des tourbières de la région.
Pour saisir l’ordre de grandeur : cela équivaut à plusieurs années d’émissions mondiales de gaz à effet de serre, piégées dans une couche de tourbe qui ne couvre qu’une fraction du territoire.
« Alors que la tourbe ne couvre que 4 % de l’ensemble du bassin du Congo, elle stocke sous terre à peu près autant de carbone que les arbres qui recouvrent les 96 % restants en stockent au-dessus du sol », résume le professeur Simon Lewis, coauteur de l’étude, cité par Carbon Brief. Autrement dit, drainer ou assécher ces zones pour l’agriculture ou l’exploitation reviendrait à ouvrir un robinet d’émissions colossal. La préservation des tourbières n’est plus une question locale : elle pèse sur le bilan carbone de la planète entière.
La pression monte sur la forêt
Ce trésor n’est pas à l’abri. En RDC, la ministre en charge de l’Environnement chiffrait récemment à environ 1,33 million d’hectares la surface forestière qui disparaît chaque année, chiffre plus élevé que les quelque 500 000 hectares annuels retenus par l’accord signé à la COP26 en 2021, l’écart s’expliquant par les années de référence et les méthodes de mesure. Dans tous les cas, l’érosion est réelle et régulière.
Les causes sont d’abord domestiques et économiques. L’agriculture sur brûlis, pratiquée par des familles qui défrichent pour cultiver, et l’exploitation du bois-énergie — le charbon de bois reste le combustible de cuisson de millions de foyers — figurent en tête. La croissance démographique amplifie mécaniquement ces prélèvements. S’y ajoutent l’exploitation forestière, l’orpaillage et, ponctuellement, la convoitise des sous-sols. La forêt ne recule pas par accident : elle recule parce qu’elle nourrit et chauffe, et c’est précisément ce qui rend l’équation délicate. Interdire sans offrir d’alternative revient à déplacer le problème.
Feuilles de route et marchés carbone : monétiser sans brader
C’est là qu’entre en scène l’idée de donner un prix à la forêt debout. Les six pays du bassin travaillent, avec l’appui de la Banque mondiale, à des feuilles de route destinées à les positionner sur les marchés mondiaux du carbone. Le principe : un pays qui évite des émissions en protégeant sa forêt peut vendre des crédits carbone à des acheteurs — États ou entreprises — qui cherchent à compenser les leurs. La forêt préservée devient alors une source de revenus, et non plus seulement une contrainte.
Ces documents, adaptés à chaque pays, insistent sur trois piliers : une meilleure coordination entre institutions, des mécanismes équitables de partage des bénéfices, et surtout des systèmes de suivi, notification et vérification (MRV) alignés sur l’article 6 de l’Accord de Paris. Sans mesure fiable de ce qui est réellement stocké ou évité, un crédit carbone ne vaut rien.
Car les limites du modèle sont connues. Un crédit mal calibré peut « rémunérer » une déforestation qui n’aurait de toute façon pas eu lieu, ou surestimer le carbone préservé. Les critiques pointent aussi le risque que les revenus se concentrent loin des forêts, dans les capitales ou chez des intermédiaires. La RDC a déjà expérimenté ce type de dispositif avec le programme Mai-Ndombe, adossé au Fonds de partenariat pour le carbone forestier de la Banque mondiale. L’enjeu des feuilles de route est justement d’éviter les écueils de la première génération de projets : mesurer juste, vérifier, et faire redescendre l’argent.
L’argent de la préservation
Les financements, eux, se structurent. À la COP26, la RDC et l’Initiative pour la forêt d’Afrique centrale (CAFI) ont acté un accord de 500 millions de dollars sur cinq ans, soit plus du double des 190 millions de la période précédente. Derrière cette enveloppe, un groupe de bailleurs : Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas, Norvège, Corée du Sud et Union européenne. Les objectifs affichés sont concrets — plafonner la perte forestière à sa moyenne 2014-2018, restaurer 8 millions d’hectares de terres dégradées et placer 30 % du territoire sous statut de protection.
La dynamique se poursuit sur la scène internationale. En mai 2026, à la conférence Innovate4Climate de Singapour, la RDC a de nouveau mis la conservation forestière au centre de son discours, présentant des initiatives comme le « Corridor vert Kivu-Kinshasa », vaste projet d’aménagement, et déplorant la faiblesse des financements climatiques réellement alloués à la forêt. C’est le nerf de la guerre : les pays du bassin estiment rendre un service planétaire pour lequel ils sont encore insuffisamment payés, tout en supportant seuls le coût de la préservation.
Les communautés, angle mort ou clé de voûte
Aucun de ces mécanismes ne tiendra sans les premiers concernés. Les populations forestières — cultivateurs, pêcheurs, peuples autochtones — vivent au contact direct de la ressource. Les exclure des bénéfices, c’est s’assurer que la protection restera théorique. Les feuilles de route l’ont intégré en théorie, en réclamant un partage équitable des revenus ; reste à le traduire sur le terrain, par des titres fonciers clarifiés, des filières alternatives au bois-énergie et une gouvernance locale des projets carbone.
Les organisations de conservation plaident depuis longtemps pour une gestion durable qui associe exploitation raisonnée et droits des communautés, plutôt qu’une mise sous cloche irréaliste. La forêt du bassin du Congo restera habitée : la question n’est pas de la vider, mais de faire en sorte que ceux qui y vivent aient intérêt à la maintenir debout.
Le pari est immense. Transformer 30 milliards de tonnes de carbone enfoui et un million et demi de tonnes de CO2 absorbées chaque année en revenus durables suppose des règles crédibles, des acheteurs sérieux et une redistribution juste. Le bassin du Congo dispose d’une longueur d’avance que l’Amazonie a en partie perdue. Reste à savoir si le monde acceptera enfin d’en payer le prix — avant que la tourbe ne commence, elle aussi, à relâcher ce qu’elle protège depuis des millénaires.

