EdTech en Afrique de l’Est : la révolution numérique de l’école se heurte au mur de l’électricité
Des tablettes dans les cartables, des tableaux interactifs à la place de la craie, des plateformes d’apprentissage accessibles depuis un téléphone : l’Afrique de l’Est s’est imposée, ces dernières années, comme l’un des laboratoires les plus dynamiques de l’école numérique sur le continent. Mais derrière les vitrines technologiques présentées lors des grands rendez-vous de 2026, une question tenace demeure : à quoi sert une salle de classe connectée quand quatre écoles africaines sur dix n’ont toujours pas l’électricité ?
Un élan bien réel, porté par des chiffres impressionnants
Le mouvement n’a rien d’un effet d’annonce. Selon les estimations réunies par plusieurs cabinets spécialisés, le marché africain de l’apprentissage en ligne pourrait passer d’environ 3,4 milliards de dollars en 2024 à 7,7 milliards à l’horizon 2033, soit une croissance annuelle voisine de 9 %. Ces projections restent à manier avec prudence — les méthodologies varient d’un rapport à l’autre — mais elles traduisent une tendance de fond, portée par les plus de 400 millions d’utilisateurs de smartphones que compte le continent.
Les conférences et rapports de 2026, à commencer par l’édition annuelle d’eLearning Africa, le principal rassemblement du secteur, font le même constat : l’EdTech africaine est sortie de sa phase expérimentale. En Afrique de l’Est, quatre pays illustrent des stratégies distinctes mais convergentes : le Kenya, le Rwanda, la Tanzanie et l’Éthiopie.
Kenya et Rwanda : deux modèles à grande échelle
Le Kenya fait figure de pionnier avec son Digital Literacy Programme, connu sous le nom de DigiSchool. Selon l’Autorité kényane des TIC, le programme a distribué environ 1,2 million d’appareils numériques à plus de 22 000 écoles primaires publiques. Un rapport publié conjointement par le gouvernement, l’UNESCO et Huawei met en avant des retours d’élèves encourageants : dans les établissements évalués, une large majorité déclare que l’accès à Internet a rendu l’apprentissage plus stimulant et les notions complexes plus faciles à saisir. Ces enquêtes de perception, positives, ne mesurent toutefois pas encore l’impact sur les résultats scolaires eux-mêmes.
Le Rwanda, lui, a bâti son ambition autour de la connectivité. En octobre 2025, le pays a annoncé l’achèvement de la première phase de son programme d’éducation intelligente : selon The New Times et les partenaires du projet, quelque 1 500 écoles — dont 270 en zone reculée — ont été raccordées à Internet haut débit, donnant accès à des ressources pédagogiques à près de 1,5 million d’élèves. La deuxième phase vise 2 500 établissements supplémentaires et une centaine de « classes intelligentes », adossées à une plateforme cloud nationale.
« Cela facilitera le développement professionnel continu et la formation entre pairs », résume Bella Rwigamba, responsable du numérique au ministère rwandais de l’Éducation.
La connectivité et l’électricité, préalables trop souvent oubliés
C’est là que le récit se complique. Aucune tablette ne fonctionne sans courant, aucune plateforme sans réseau. Or les données disponibles rappellent l’ampleur du chantier. D’après les indicateurs relayés en 2025, seules 40 % des écoles primaires et environ la moitié des établissements du premier cycle du secondaire disposaient d’un accès Internet en Afrique en 2024. Côté énergie, le rapport de connectivité de l’Union internationale des télécommunications avançait déjà que 40 % seulement des écoles d’Afrique subsaharienne étaient raccordées à l’électricité.
Ces moyennes continentales masquent de fortes disparités : un établissement de Nairobi ou de Kigali n’a pas les mêmes contraintes qu’une école rurale du nord de la Tanzanie ou des hauts plateaux éthiopiens. Le déploiement rwandais de solutions solaires, comme les salles mobiles alimentées par panneaux photovoltaïques, illustre une prise de conscience : le numérique éducatif commence par une prise de courant fiable et une connexion stable, pas par le logiciel.
Former les enseignants, le maillon décisif
L’équipement ne suffit pas : encore faut-il des enseignants capables d’en tirer parti. C’est le pari de la Tanzanie, qui a fait de la formation son point d’entrée. En avril 2026, l’UNESCO et l’Institut tanzanien de l’éducation ont annoncé la formation de 139 « formateurs de référence » en TIC, issus de 60 établissements répartis sur 20 régions, adossée à un nouveau référentiel national de compétences numériques pour enseignants et à une série de modules en ligne.
La plateforme de développement professionnel est « un outil clé pour équiper les enseignants des compétences et de la confiance nécessaires », souligne Lina Rujweka, directrice des TIC au ministère tanzanien de l’Éducation.
Cette approche par la pédagogie, plutôt que par le matériel, répond à une critique récurrente des projets EdTech : trop d’appareils sont restés dans leurs cartons, faute d’enseignants formés et accompagnés. La logique du « former d’abord, déployer ensuite » gagne du terrain dans la région.
Fracture numérique et équité : le risque de l’école à deux vitesses
Le principal danger du numérique éducatif est de creuser les inégalités qu’il prétend réduire. Plusieurs facteurs se cumulent :
- Le clivage ville-campagne : les écoles urbaines, mieux dotées en réseau et en électricité, avancent plus vite, laissant les zones rurales en retrait.
- Le fossé de genre : dans plusieurs pays, les filles accèdent moins souvent aux outils numériques, ce que certains dispositifs de formation ciblent explicitement.
- Le coût des données : même connectées, les familles modestes peinent à financer les forfaits nécessaires à un usage régulier.
- La barrière linguistique : une grande partie des contenus reste en anglais, moins accessible aux communautés locales.
L’Éthiopie, avec sa Stratégie nationale d’éducation numérique 2023–2028, illustre l’écart entre l’ambition affichée et un point de départ difficile : le pays reste l’un de ceux où la pénétration d’Internet demeure faible, et où l’électrification des écoles constitue un préalable massif. La feuille de route existe ; le défi est celui de la mise en œuvre.
Perspectives : dépasser la fascination pour l’outil
Que retenir de ce panorama ? D’abord que l’Afrique de l’Est ne manque ni de vision ni de projets d’envergure : le Rwanda mise sur l’infrastructure, le Kenya sur l’équipement de masse, la Tanzanie sur les enseignants, l’Éthiopie sur la planification. Ensuite, que ces stratégies ne porteront leurs fruits que si les préalables — électricité, connectivité, formation, contenus adaptés — sont traités avec autant de sérieux que l’achat de tablettes.
Les rapports de 2026 convergent sur un message de maturité : le numérique n’est pas une fin, mais un levier. Une classe connectée sans enseignant formé, ou une plateforme brillante sans réseau fiable, ne change rien à la vie d’un élève. L’enjeu des prochaines années sera moins de multiplier les écrans que de mesurer, honnêtement, ce qu’ils apportent réellement aux apprentissages. C’est à cette condition que la promesse de l’EdTech est-africaine cessera d’être un slogan pour devenir un progrès partagé.

