Mostra de Venise 2026 : l’Afrique s’invite dans (presque) toutes les sélections, de Sissako au Cameroun
Chaque fin d’été, le Lido de Venise devient le centre de gravité du cinéma mondial. Et pour l’édition 2026 de la plus ancienne manifestation cinématographique de la planète, qui se tiendra du 2 au 12 septembre, l’Afrique n’arrive pas en spectatrice : elle s’invite dans presque toutes les sections, du grand concours aux formats immersifs, en passant par les classiques restaurés et les ateliers de coproduction. Un signal fort, à un moment où le continent réclame sa juste place dans les grands rendez-vous du 7e art.
Venise 2026 : l’Afrique dans presque toutes les cases
La 83e Mostra internationale du film ne réserve pas une simple « fenêtre » africaine : elle diffuse des cinéastes et des récits du continent à travers l’ensemble de sa programmation. On les retrouve dans la compétition Orizzonti, dédiée aux écritures nouvelles, dans la section Venice Immersive consacrée à la réalité virtuelle et aux expériences, dans Venice Classics qui exhume et restaure les trésors du patrimoine, mais aussi dans les Giornate degli Autori et dans les dispositifs d’accompagnement comme le Final Cut in Venice et le Venice Gap-Financing Market. Autant dire que la présence africaine ne se limite plus à quelques exceptions symboliques : elle irrigue la fabrique même du festival, du film abouti jusqu’au projet en devenir.
Cette dissémination raconte une évolution profonde. Longtemps, la visibilité africaine dans les grands festivals se résumait à un ou deux titres brandis comme des étendards. En 2026, la diversité des sections occupées — fiction, immersif, archive, work-in-progress — traduit une industrie qui se structure sur toute la chaîne, de l’idée au financement, et dont les talents ne sont plus cantonnés à un seul registre.
« La Maison du Vent » : le Cameroun en compétition Orizzonti
Le porte-drapeau de cette édition se nomme « La Maison du Vent » (House of the Wind), du réalisateur camerounais Auguste Bernard Kouemo Yanghu, sélectionné dans la compétition Orizzonti. Le film suit une femme âgée qui noue un lien inattendu avec un voisin plus jeune, une relation qui va bouleverser l’équilibre de sa famille et transformer son regard sur l’existence. Une chronique intime, tout en délicatesse, qui mise sur l’émotion et la finesse psychologique plutôt que sur le spectacle.
Voir un long-métrage camerounais concourir dans l’une des sections les plus scrutées de Venise n’a rien d’anecdotique. Orizzonti est le laboratoire des cinémas de demain, l’endroit où les festivals guettent les voix qui compteront. Pour le cinéma d’Afrique centrale francophone, encore trop rare sur ces terrasses vénitiennes, c’est une reconnaissance qui pourrait ouvrir des portes de distribution et attirer les regards des programmateurs du monde entier.
Sissako en immersif, Flora Gomes en classique restauré
Parmi les noms qui font vibrer les cinéphiles du continent figure celui d’Abderrahmane Sissako. Le maître mauritanien, révéré depuis « Timbuktu », s’aventure cette année du côté de Venice Immersive avec « Artou », une œuvre où une famille s’attache à réaliser l’ultime volonté d’un père défunt : être enterré dans le village ancestral de Mauritanie, aux côtés du sien. Que l’un des plus grands auteurs africains explore la réalité immersive en dit long sur la vitalité créative du continent, qui ne se contente pas de suivre les formats établis mais investit les territoires technologiques les plus neufs.
La mémoire, elle, sera à l’honneur dans Venice Classics avec la restauration de « Udju Azul di Yonta » (Les Yeux bleus de Yonta), signé par le Bissau-Guinéen Flora Gomes en 1991. Ce récit d’un amour non partagé, sur fond de reconstruction nationale au sortir de la guerre d’indépendance de Guinée-Bissau, revient sur grand écran dans une version restaurée. C’est tout l’enjeu de la préservation du patrimoine cinématographique africain qui se joue là : sauver de l’oubli des œuvres fondatrices et les offrir à de nouvelles générations, sur les écrans les plus prestigieux.
Le Nigeria et le Maghreb au rendez-vous des talents émergents
La nouvelle génération n’est pas en reste. Aux Giornate degli Autori, section indépendante et défricheuse, le Nigeria est représenté par « Dear Ajayi » du réalisateur Damilola Orimogunje, une coproduction avec l’Allemagne — preuve que le cinéma d’auteur nigérian, souvent éclipsé par la puissance industrielle de Nollywood, sait aussi séduire les circuits festivaliers exigeants et tisser des ponts avec l’Europe.
Le Maghreb, quant à lui, occupe une place de choix dans les dispositifs d’accompagnement. Le Final Cut in Venice, qui aide les films en post-production à trouver leurs derniers financements, réunit notamment « A Quarter to Thursday » de l’Algérienne Sofia Djama, « Eldorado, the Taste of the South » du Marocain Alaa Edine Aljem, « Madi Makambu » venu de République démocratique du Congo, « Mehal Sefari » de l’Éthiopie et « Plague (Balaa) » du Tunisien Youssef Chebbi. Une cartographie qui embrasse le continent d’un bout à l’autre, du Maghreb à la Corne de l’Afrique en passant par le bassin du Congo.
Cette diversité géographique est en soi un message. Elle rappelle qu’il n’existe pas « un » cinéma africain mais des cinémas, aux esthétiques et aux préoccupations multiples, du drame social algérien à la fable congolaise. En rassemblant ces voix sous un même toit vénitien, le festival contribue à faire tomber les cloisons entre les industries du continent, souvent isolées les unes des autres par les frontières, les langues et les circuits de distribution. Beaucoup de ces réalisateurs se croiseront, échangeront, tisseront peut-être les coproductions de demain — car c’est aussi cela, un grand festival : un lieu de rencontres où naissent les projets futurs.
Le nerf de la guerre : financer les films africains
Derrière les paillettes du tapis rouge se joue une bataille moins visible mais décisive : celle de l’argent. Le Venice Gap-Financing Market, plateforme où les projets en quête de bouclage budgétaire rencontrent investisseurs et coproducteurs, accueille cette année plusieurs sélections africaines. C’est là, loin des projecteurs, que se décide concrètement l’avenir de films qui, sans ces coups de pouce, ne verraient peut-être jamais le jour.
Ce volet est sans doute le plus stratégique pour les cinéastes du continent. Car le talent, l’Afrique n’en manque pas ; ce qui fait défaut, trop souvent, ce sont les circuits de financement, les coproductions internationales, les mécanismes qui transforment un scénario prometteur en œuvre achevée. En intégrant les projets africains dans ces marchés, Venise ne se contente pas de montrer des films : elle contribue, en amont, à ce qu’ils existent.
Ce que Venise dit du cinéma africain — et de nous
Pour le public francophone, de Dakar à Abidjan, cette moisson vénitienne est une source de fierté autant qu’un rappel. Fierté de voir des cinéastes du continent dialoguer d’égal à égal avec les plus grands, dans toutes les esthétiques et sur tous les supports. Rappel, aussi, que cette reconnaissance internationale doit trouver un prolongement chez nous : combien de ces films sélectionnés à Venise seront visibles dans les salles d’Abidjan ou de Yaoundé, sous-titrés et distribués comme ils le méritent ?
La 83e Mostra ne se contente pas de célébrer quelques auteurs isolés. Elle dessine le portrait d’un cinéma africain pluriel, ancré dans ses mémoires et tourné vers les formes de demain, du récit intime camerounais à l’immersif signé Sissako. Reste à faire en sorte que ce rayonnement ne s’arrête pas aux rives du Lido, et qu’il irrigue enfin, en retour, les écrans du continent. C’est peut-être là le plus beau des défis que Venise, cette année encore, tend au cinéma africain.
Sources : Afrocritik — les cinéastes et titres africains de la 83e Mostra ; Afrocritik — quatre sélections africaines au Venice Gap-Financing Market ; recoupé avec Screen Daily — le line-up 2026 de Venise.

