Cinéma ivoirien : la nouvelle vague d’acteurs qui réveille Babiwood
On les croise sur le petit écran, dans les web-séries qui tournent en boucle sur les téléphones, sur les plateaux qui poussent un peu partout à Abidjan. Ils et elles ont entre vingt et quarante ans, un jeu affûté, et une ambition tranquille : faire du métier de comédien une vraie carrière, pas un passe-temps. Cette nouvelle vague est en train de réveiller « Babiwood », et elle mérite qu’on retienne ses noms.
Une génération qui monte, portée par la série
La fiction télévisée ivoirienne vit une décennie faste, et c’est elle qui sert de rampe de lancement à cette génération. Le retour de Les Coups de la vie pour une quatrième saison, la longévité de fresques comme Caste, les amours interdites ou Éternel Retour, l’explosion de comédies telles que Les Nounous : autant de rendez-vous populaires qui, saison après saison, fabriquent des visages familiers. Là où la génération précédente devait s’exiler ou attendre un long-métrage rare, celle-ci trouve dans le feuilleton un atelier permanent, un public fidèle et une visibilité immédiate. Le média a changé de nature, et avec lui le métier.
Il faut mesurer l’ampleur du basculement. La télévision ivoirienne, longtemps dominée par quelques productions institutionnelles, s’est ouverte à une nuée de sociétés privées, de chaînes numériques et de diffuseurs en ligne. Cette multiplication des fenêtres de diffusion a créé un appel d’air : il faut sans cesse de nouveaux visages, de nouvelles histoires, de nouveaux talents pour nourrir la demande. Les castings, autrefois rares et confidentiels, se sont démocratisés ; les écoles et ateliers de comédie se multiplient à Abidjan ; et les plateformes sociales servent de vitrine permanente où un inconnu peut, en quelques semaines, devenir une figure suivie par des centaines de milliers d’abonnés.
Six visages qui incarnent le renouveau
Le média Pulse Côte d’Ivoire a récemment dressé le portrait de six comédiens qui « font bouger » le cinéma ivoirien, et la liste résume bien la diversité des parcours. Il y a Shayana Acquah, remarquée pour ses interprétations sensibles et maîtrisées dans La Dernière Voix, Les Coups de la vie ou Castes ; Yedidia Evodie, passée de la création de costumes au jeu d’actrice, désormais à l’aise dans les registres les plus variés ; Emmanuel Romuald Gboko, révélé par son rôle de « Saxo » dans La Dernière Voix et salué pour sa présence charismatique. À leurs côtés, Gemma Galgani, devenue culte grâce à son personnage de « nounou intellectuelle » dans Les Nounous après un parcours né sur le web ; Malika Traoré, qui enchaîne les rôles dramatiques exigeants dans Éternel Retour et Caste ; et Marc Yannick Baudouhat, dont la popularité doit beaucoup aux séries qui parlent frontalement des réalités sociales du pays.
Du digital au grand écran, un chemin devenu naturel
Ce que ces trajectoires ont en commun, c’est la porosité entre les mondes. Plusieurs de ces comédiens ont commencé sur les réseaux sociaux ou dans des formats numériques avant de basculer vers la télévision, puis le cinéma. Ce chemin, autrefois improbable, est aujourd’hui balisé : une vidéo virale, un personnage récurrent dans une web-série, et la porte des plateaux traditionnels s’ouvre. Cette continuité brouille les hiérarchies anciennes entre « vrais » acteurs et créateurs de contenu, et injecte dans la fiction ivoirienne une fraîcheur, une manière de parler et de bouger directement héritées de la culture numérique abidjanaise.
Cette porosité profite tout particulièrement aux femmes. De Shayana Acquah à Malika Traoré en passant par Gemma Galgani, la nouvelle vague fait la part belle à des comédiennes qui refusent les rôles décoratifs pour porter des récits exigeants, incarner des personnages contradictoires, occuper le premier plan. Là où la fiction ivoirienne cantonnait souvent la femme au registre de l’épouse ou de la rivale, ces actrices imposent des figures complexes, parfois dérangeantes, toujours vivantes. Ce déplacement du regard, discret mais réel, est l’un des acquis les plus précieux de la période.
« Babiwood », une marque qui s’assume enfin
Longtemps, le surnom « Babiwood » — contraction de Babi, le nom affectueux d’Abidjan, et de Hollywood — a été employé avec une pointe d’autodérision, comme pour s’excuser d’ambitions démesurées. Ce temps semble révolu. La comédienne Cynthia Nassardine résume ce basculement d’une formule qui claque : « Je suis aujourd’hui un pur produit de Babiwood. » La phrase dit la fierté d’une industrie qui n’a plus honte de son nom, qui forme ses propres talents et les revendique. Cette assurance nouvelle est peut-être le vrai marqueur de la période : on ne fait plus du cinéma ivoirien en s’excusant, on le fait en le nommant.
Une reconnaissance qui déborde les frontières
Le mouvement ne reste pas confiné à Abidjan. La présence de huit producteurs ivoiriens au Festival de la fiction de La Rochelle, en France, témoigne d’un secteur qui exporte désormais son savoir-faire et cherche des coproductions à l’international. Cet appétit pour l’ailleurs, conjugué au triomphe récent de figures comme Fat Touré sur la scène panafricaine, dessine un écosystème en train de gagner en maturité : des comédiens formés par la série, des producteurs qui structurent la filière, et une génération qui rêve grand sans renier ses racines. La nouvelle vague n’est pas qu’une affaire de jolis minois : c’est une industrie qui apprend, enfin, à se professionnaliser.
Cette ouverture internationale nourrit aussi une circulation nouvelle des talents à l’échelle ouest-africaine. Les tournages ivoiriens attirent de plus en plus de partenaires du Nigeria, du Bénin ou du Burkina, et les plateformes panafricaines s’intéressent aux fictions abidjanaises pour leur langue, leur humour et leur regard particulier sur la modernité urbaine. Pour ces comédiens, cela change tout : un rôle marquant peut désormais s’exporter, être vu à Lagos comme à Ouagadougou, et ouvrir des portes que la seule scène nationale n’offrait pas. La nouvelle vague grandit ainsi dans un espace élargi, où l’accent ivoirien cesse d’être une frontière pour devenir une signature.
Ce qui se joue pour la suite
Rien n’est acquis, bien sûr. Ces comédiens talentueux travaillent encore souvent dans la débrouille, avec des cachets modestes et des tournages menés à l’énergie. La question des droits, de la formation, du financement pérenne reste posée, et l’histoire du cinéma ivoirien est aussi celle de belles promesses freinées par le manque de moyens. Mais quelque chose a changé dans le regard : le public suit ses acteurs, les célèbre, les réclame d’une série à l’autre. C’est cette relation nouvelle, presque intime, entre une génération d’interprètes et son public qui constitue le meilleur capital de « Babiwood ». Si l’industrie parvient à transformer cet attachement en structures solides, alors Shayana Acquah, Emmanuel Romuald Gboko, Gemma Galgani et les autres ne seront pas seulement les visages d’un moment : ils seront ceux d’un cinéma ivoirien qui, enfin, dure.

